L’intrus

Lorsque je suis entré dans la chambre, par la fenêtre ouverte, elle dormait, étendue nue sur le lit.

Promesse de vie au gouffre obscur et inconnu du dehors où il faisait nuit noire, c’est une faible lueur qui m’avait attiré là.
J’avais ménagé le silence, pour ne point éveiller son corps interminable. Elle aurait tressaillit d’un tremblement certain, effrayée, paniquée, perçant mon dessein au premier regard.
Secret, comme l’herbe vient lentement sur la tombe, comme le fantôme du vent, il ne fallait pas qu’elle sente ma venue, mais qu’elle continue de dormir, allongée, immobile au sommeil.

La lumière s’échappait d’une fenêtre au deuxième étage de l’immeuble, et j’eus quelques difficultés à grimper jusque là : je m’étais accordé plusieurs pauses dans l’ascension, à peine balloté d’un vent chaud et léger, en m’agrippant aux fixations de la gouttière, et sur les interstices du mur.
Un chat, assis sur le rebord d’une fenêtre voisine, était resté figé quelques instants à me considérer avec attention, semblant se demander ce que j’entreprenais à la faveur de ses deux yeux de prédateur nocturne, parfaitement immobiles dans l’obscurité, les membranes captant la moindre parcelle de lumière. Et je continuais à progresser ainsi, sans bruit, espaçant la montée de brèves phases de repos pendant lesquelles j’examinais soigneusement les alentours.

J’abordais bientôt le rebord de la fenêtre et redoublais de prudence. J’observais avec soin l’ensemble de la pièce, éclairée par la lueur légère d’une petite lampe de chevet restée allumée. Adossée au mur, une grande armoire composée de trois pans de bois vernis reflétait la lumière de l’ampoule, en son miroir central, sur le papier peint blanc qui lui faisait face. Des étagères de livres formaient une dentelure capricieuse à contre-jour, quelques vêtements légers éparpillés négligemment sur la moquette témoignaient de la fatigue, et de gros coussins pompeux et inertes découpaient confortablement l’espace.
Au fond du logis, planté sur ses quatre pieds de bois pesant sur la moquette sable, et recouvert d’une couette grise tatouée des reflets de la lampe, le lit l’enveloppait, assoupie, entièrement dévêtue, livrée au sommeil. Je pouvais distinguer sur la table de nuit plusieurs livres de poche, un bougeoir en cuivre sans bougie, un élastique pour ses cheveux, et quelques bijoux enchevêtrés.
J’étais toujours campé sur le montant, me décidais finalement à entrer, sans un souffle, appliqué à fendre l’air et à le retenir, et j’avançais jusqu’à l’angle de l’armoire et du mur, ainsi tapis dans un coin d’ombre où j’eus enfin tout loisir de la contempler.

Elle était étendue sur le dos, le bras droit replié au dessus de la tête, la main mêlée dans les cheveux, tandis que l’autre bras descendait le long du corps pour venir se perdre dans les plis du tissu. Sous l’aisselle du premier, la vie avait semée deux grains de beauté noirs, espacés l’un à l’autre comme d’étranges jumeaux endormis cote à cote.
Du visage relevé, qui me présentait fièrement son menton, je pouvais discerner les yeux clos marqués des cils légers dans le clair obscur. Le front, indolent, s’était abandonné en arrière au doux plaisir de la paix, à peine un souffle faisait il frémir les narines sages, et la pliure de la peau, imperceptible, dessinait à son cou la vague de la marée, certainement retirée au loin, comme échouée à l’horizon des rêves.
Ses lèvres, liées à la jointure en un seul trait d’enfant, souriaient presque à ma venue nocturne, comme la sensuelle invitation au baiser d’une bouche esquissant l’amour, sertie aux commissures à l’amont mélodieux de la joue, emmenant promener sur les chemins soyeux de la peau relâchée.

Fasciné par le nu, forme de soie teintée, et la chair frissonnante à la respiration, comme capturé par l’attraction incontrôlable et enivrante du dessin velouté, je sortais de l’ombre et m’avançais plus proche, contre le mur au-delà de la lourde penderie, j’appuyais encore mieux mes ocelles sur l’image troublée par la faible intensité de la lumière : Dévoilé à mes yeux primitifs, son corps hors de la nuit.
Sa poitrine, relâchée, s’oubliait à la peau et tendait jusqu’aux cotes ses couleurs mêlées, traçant d’une croix le point de non retour, et je descendais plus bas, là où dans un tourbillon aspirant follement les formes de la chair, le nombril presqu’avalait la taille à l’élan aguicheur.
La main gauche s’était réfugiée sous un pli, par le chemin du bras longeant la hanche, et se lovait en secret du départ de la jambe.
Ses chevilles s’embrassaient, et ses pieds, se chevauchant l’un l’autre, ramenaient ses deux jambes en un bonheur parfait. Ainsi de son sexe sombre descendait une armée d’un seul serpent d’ébène, sinueux et lascif, et bien droit tout autant, frôlant la déraison dans sa fuite au plus bas.

Maintenant j’étais à moins d’une ombre et me mis à ses pieds, aspiré vers les chemins contradictoires, suivant la route à l’orée du frisson, jouant ma liberté en la vie et la mort, car je ne pouvais plus rester étranger, dissocié, envouté devant elle, devinant sous la peau la promenade obsédante du sang bouillant au cœur de la chair, harangué par ce corps livré à mon dessein.
Je fixais l’horizon d’un point de non retour, à peine au dessus de son sexe, là où la peau entreprend de se peupler, en un centre parfait de deux traits de génie qui partaient du galbe intérieur de la hanche pour venir mourir dans le triangle noir des hommes ébahis.
Et je ne bougeais plus, et j’étais enchainé, par un liant absurde et suave à la fois, devant l’expression obscène du paradis et de l’enfer ensemble.

Et je me souvins de derrière, où parfois hurlait le loup sur la plaine à la nuit.

Par son souffle, léché maintenant, me ramenant d’arrière, sans plus m’autoriser le retour à l’obscur que celui de plonger dans l’abime à la peau, me guidant par sa course et la chaleur salée, j’étais porté, gonflé, sans peur, comme la voile au vent rivée à l’artimon.
Je me glissais le long de son corps, enfin, et je la transperçais, m’enivrant en sa chair et ne la voyant plus, proférant mon envie, explosant de soif et d’appétit, déchainant le pourquoi du désir absolu, et je fus en elle ainsi que la lueur d’un soleil renaissant entre dans le matin et lave l’horizon d’un rouge sang vengeur.
Et c’est en cet endroit de ce monde, sur ce point de son bas ventre au combien contemplé, que je trouvais mon linceul, entre la peau si chaude du sommeil tendre et la main qui jaillit de dessous le coton, entre la liberté de suivre la lumière et son trompeur dessein de me noyer au sang, c’est là que s’acheva ma nocturne visite, et que se transforma en une bouillie obscène ma courte existence de moustique.

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