À toute allure

À toute allure

La Citroën C6 du ministre filait à toute allure dans Paris, précédée de deux motards de la police, et entourée de plusieurs véhicules de sécurité. Les cris stridents des sirènes du convoi intimaient ainsi aux véhicules de dégager la voie en urgence, lesquels se garaient tant bien que mal sur les cotés de l’avenue, empiétant sur les couloirs de bus, se collant les uns aux autres comme des sardines aux ordres de la république.

La situation était critique. A l’intérieur de la C6, le ministre jonglait nerveusement avec ses téléphones, enchaînant les appels, tandis que Marie-Caroline, sa secrétaire particulière, composait à mesure les numéros des intéressés. Le ministre était en retard, il avait une place réservée en première classe sur un avion de ligne à 11H, mais l’affaire se présentait mal. Le ministre était sorti d’une réunion à Matignon avec quarante cinq bonnes minutes de retard, et la circulation était particulièrement dense dans le froid du matin.

– C’est le Maire, dit Marie-Caroline au ministre, après avoir réceptionné un appel sur un des téléphones privés du ministre. Il y a un problème avec l’Intermarché.

Le ministre pris le téléphone, salua le jeune maire qui dirigeait temporairement la ville de son fief pendant qu’il exerçait quelque temps sa fonction de ministre.

– Salut Marc-Etienne. Que se passe-t-il… ? Oui, oui, ça va… oui, je suis pressé, là, explique moi… Oui, toujours ok pour la partie de chasse de dimanche… Il faudra prévoir des 4×4 pour mes équipes de sécurité… ok c’est prévu, d’accord… Et pense surtout à un dispositif pour bloquer les journalistes… j’ai pas envie de me retrouver dans Paris-Match lundi pour une chasse à courre…. Oui Marc-Etienne, bon, alors… explique…

Le ministre écouta avec attention, le visage concentré, tandis que le moteur de la C6 vrombissait puissamment.

– Ok, j’appelle Jacques, conclut le ministre. Marie-Caroline, appelez-moi le Préfet, il y a un problème avec le terrain du futur Intermarché, des paysans bloquent l’accès avec des tracteurs, des pancartes, des ballots de paille, et je ne sais pas trop quoi encore…

Marie-Caroline composa le numéro du Préfet, qui décrocha immédiatement.

– Allo, Jacques, oui salut… Oui, oui, on se voit toujours dimanche…. Bon, écoute, on a un problème. Des gars bloquent le chantier de l’Intermarché qui doit démarrer lundi matin. Il faut qu’on déverrouille la situation, sinon le directeur régional d’Inter va encore nous pourrir la sortie de dimanche parce que ses travaux ont du plomb dans l’aile. Oui… Oui c’est ça… Oh ils sont une trentaine, pas de quoi s’inquiéter. Écoute… fait intervenir 4 ou 5 fourgons de CRS, mais vous me faites ça dans le calme, hein. Je ne veux pas d’esclandre… Bah ils gueulent parce que soit-disant ça va tuer les commerces du centre-ville… Qu’est-ce que j’y peux, moi… On a pas de loi pour les empêcher d’acheter des terrains et de s’installer… Ils sont marrants les cons… Ouais, bon, ok je compte sur toi. Et discret, hein. Et tu me neutralise les journalistes, faut pas que ça fuite… ok… Merci Jacques… on se voit dimanche… Oui, toi aussi… embrasse Anne-Marie… ouais… salut.

Derrière le convoi du ministre, un concert de klaxons de véhicules enchevêtrés dans un étrange ballet, sorte de colonie de fourmis bourrées, couvrait presque les sirènes.

– L’A1 est complètement bouchée, monsieur le Ministre, murmura fébrile Marie-Caroline, en consultant sa tablette tactile.

– Il faut me dégager un passage, appelez la sécurité de l’autoroute, qu’ils me libèrent une voie en urgence.

Marie-Caroline s’exécuta, et on pouvait deviner que quelques minutes après l’appel, les forces de la sécurité routière était déjà à l’oeuvre. Le ministre regardait sans cesse sa montre, fébrile. Un de ses trois téléphones sonna. C’était le cabinet du ministère. “Oui… non.. je ne sais pas, on est vraiment à la bourre et ça roule très mal, je ne sais pas si on va l’avoir…. Écoute, Jean-Charles, par sécurité, je préférerais que tu me bloques un Falcon, si on arrive trop tard… Oui, tu appelles Henri, tu dis que c’est pour moi, qu’ils facturent ça au ministère. Ils en ont toujours d’avance dans les hangars à Roissy. Je ne peux pas me permettre de ne pas décoller, ni même d’arriver à la bourre… tu comprends… ? ok… Merci…”

– Si c’est trop bouché, on peut faire venir un hélico, M. le ministre, suggéra Marie-Caroline. On peut s’arrêter sur la route, l’hélico nous prend et nous pose à l’héliport, on peut gagner quinze bonnes minutes.

– On aurait même du partir de l’héliport de Bercy, acquiesça le ministre. On y serait déjà…

Les textos pleuvaient sur les téléphones du ministre et de Marie-Caroline, la délégation ministérielle et ses invités étaient déjà au pied de l’avion, et l’absence du ministre inquiétait tout le monde. En plus des officiels et de l’équipe ministérielle, il y avait là une bonne dizaine de grands PDG, des capitaines d’industries, et quelques journalistes triés sur le volet.

Marie-Caroline s’empressait de répondre d’un ton rassurant et décidé. “Nous arrivons… nous sommes sur la route… ça circule mal mais nous sommes bientôt là…”

Après vingt minutes, c’est la direction d’Air-France qui appela. Ils ne pouvaient plus faire attendre l’avion. Le ministre éclata d’une colère puissante, se mit à hurler au téléphone sur son interlocuteur, tout en sachant au fond que ça ne servait à rien. Il raccrocha, excédé, vaincu par les impératifs de rentabilité de l’aviation civile.

– On ne pèse plus que 15% d’Air France, voilà le résultat, maugréa le ministre. On va devoir prendre le Falcon, ça en est-où, Marie-Caroline ?

– L’avion est prêt sur une piste privée, M. le ministre. Ils nous attendent, moteur démarré.

– Bon ok… Avec ces conneries, je rate un voyage avec Leblanc et Dubois. Les deux PDG de multinationales que je voulais bichonner pour les législatives… Et merde… Marie-Caroline, organisez-moi un repas le premier soir avec eux, et vous me choisissez un endroit branché, haut de gamme, mais discret, hein, genre un salon privé, qu’on puisse causer tranquillement.

– Bien monsieur le Ministre. J’appelle notre équipe sur place, ils vont mettre ça en place discrètement.

Le téléphone privé du ministre sonna, c’était son épouse qui cherchait à le joindre pour la troisième fois ce matin.

– Pas le temps, bordel, elle m’emmerde, pesta le ministre. Marie-Caroline, vous voulez bien la rappeler, et lui dire que je ne suis pas disponible, que je la rappellerai ce soir ?

Au téléphone, Marie-Caroline pris sa voix la plus douce et la plus calme, bien qu’en face la colère de l’épouse soit plus que palpable. Le ministre entendait vaguement les cris stridents de son épouse s’échapper d’entre le téléphone et l’oreille de Marie-Caroline.

Sur L’A1, la voie d’arrêt d’urgence avait été sécurisée par les forces de sécurité. Le convoi filait maintenant à 150 km/h le long des trois files de véhicules plus ou moins arrêtées dans le bouchon. Bientôt l’aéroport se profilait à l’horizon, et le ministre poussa un soupir sifflant de soulagement.

– Avec le Falcon 7X, nous pouvons arriver bien avant l’Airbus d’Air France, affirma Marie-Caroline, tentant de rassurer au mieux le ministre.

– Il faudra rester discret là-dessus, Marie-Caroline, organisez-moi une sortie incognito de l’avion à l’arrivée, et surtout je veux des véhicules aux vitres fumées, qu’un photographe à la con ne vienne pas me shooter avec le Falcon en arrière plan. La journée est déjà assez pourrie comme ça.

Le ministre avait pris un retard conséquent après une réunion tendue avec le premier ministre à cause d’un problème sur sa déclaration de patrimoine, il ne fallait surtout pas que les événements empirent en cascade.

Le convoi s’arrêta finalement sur la piste, au pied du triréacteur. L’accès avait été prestement dégagé pour qu’il puisse arriver en trombe, sans risque.

Ils sortirent tous des véhicules, montèrent deux par deux les marches de la passerelle du Falcon, et bientôt le ministre, Marie-Caroline, les secrétaires, les assistants, et le service de sécurité, s’engouffraient dans l’avion. A l’intérieur, le ministre s’étala dans un épais fauteuil en cuir, soulagé d’être enfin à bord de l’avion, qui ne tarda pas à décoller.

– Pfiou… on est bon, s’excalama-t-il, visiblement enfin soulagé. Imaginez le scandale, Marie-Caroline. Imaginez qu’un ministre français arrive à la bourre à la Conférence Internationale sur le climat, ce serait vraiment une honte pour la république.

 

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