Le village des eaux

À Anna V.

Prologue

Je m’appelle Antoine Frénaud et je suis chercheur en hydrobiologie à l’université de Savoie. Ce n’est pas du tout mon métier que d’écrire autrement qu’en langage scientifique et, s’il faut que je raconte mon histoire, ce sera certainement sans talent de conteur.
Il s’agit d’une histoire dans mon histoire, et comment elle a changée ma vie.
Celle là, particulière, à commencé il y a quatre ans.

I

J’avais trente ans, et mes recherches à cette époque s’effectuaient à la Station d’Hydrobiologie Lacustre de Thonon-les-Bains. Mon travail consistait à étudier le comportement du zooplancton dans les lacs, et plus particulièrement la prédation, et son rôle de régulateur dans le milieu des cyanobactéries toxiques.
Pour ceux qui l’ignoreraient, le zooplancton est un plancton animal. Il peut être herbivore ou carnivore. Vous connaissez certainement les méduses, par exemple. Et bien le zooplancton remonte la nuit à la surface de l’eau pour se nourrir de phytoplancton, et redescend pendant la journée vers les eaux plus profondes. Il échappe ainsi aux prédateurs et économise de l’énergie car la température est moins élevée. Certains êtres ont parfois des pattes, des antennes, et d’autres fois sont juste de grosses éponges.
Je dois avouer que le zooplancton me fascine.
J’aime beaucoup mon travail. Il fait appel à de nombreuses ressources, comme l’océanographie, la chimie, la biologie, et même parfois aux sciences sociales.
On y contemple le vivant. On le dissèque, surtout, et l’on cherche à comprendre les mécanismes qui le régissent. On l’analyse. On le quantifie. On le qualifie. On l’ordonne. Certainement, par lui nous cherchons un peu à nous disséquer nous même, à en savoir plus sur notre évolution. Comment nous en sommes arrivés là : devenir des hommes.

Comme vous l’imaginez bien, j’avais une vie studieuse, mais que je trouvais pour ma part trépidante. A dire vrai, j’avais été passionné tout jeune par la biologie. J’étais en passe de réaliser un rêve de gosse : gagner ma vie en apprenant à déchiffrer les mécanismes de la vie, ou du moins quelques unes de ses composantes.
La recherche de compréhension passe par des expériences, il faut regarder le temps s’écouler, analyser les résultats. Je travaillais au bord de l’eau, parfois dans des lacs artificiels, parfois sur des littoraux, et dans toute étendue d’eau qui pouvait accueillir des biomasses qui évoluent passivement. Que ce soit dans le milieu marin ou dans les eaux douces, le plancton, dans sa branche animale, me captivait.

Ce fut au moi de Mai 2002 que le directeur de mon département de recherches me convoqua. Il avait une mission pour moi. Il m’envoyait en République Tchèque pour quelques jours, « afin de partager les résultats de nos recherches avec nos confrères d’un centre de recherche: l’institut d’hydrobiologie de Vodnany ».
Je n’avais jamais vraiment quitté mon labo, sinon pour effectuer des expériences sur le terrain, et c’était la première fois que l’on me demandait de superviser une collaboration sinon internationale, du moins européenne.
Je me sentais investi d’une mission de grande importance : Représenter la communauté scientifique française dans un ancien pays du bloc soviétique dont je ne savais presque rien, sinon le nom de sa capitale, Prague.
Je préparais soigneusement mon voyage.
Je fis des recherches diverses, sur la géographie, les coutumes, l’histoire tchèque. J’achetais quelques guides, parcourait Internet, me renseignait çà et là. Il m’importait que tout ce passe au mieux, et je mettais le plus d’atouts possibles de mon coté. J’appris que la ville où se trouvait l’Institut, était entourée d’étangs depuis la seconde moitié du quinzième siècle, et que son centre historique était protégé de hautes fortifications. La pèche était la principale source de revenus du village, et il y avait d’ailleurs une école réputée de pécheurs : Les guides parlaient de « tradition centenaire».
D‘ordinaires, ces échanges de travaux et de résultats avaient lieu lors de congrès internationaux, où chacun pouvait faire état de l’avancement de ses recherches. Mais dans ce cas précis, les responsables de l’INRA voulaient opérer une forme de jumelage avec nos confrères tchèques. Il m’apparaissait clairement que la richesse naturelle du site de Vodnany, ainsi que la présence sur place d’infrastructures de travail scientifiques, justifiaient mon voyage.
J’étais néanmoins étonné que l’on me confie cette mission. Je fis part de mes réserves au directeur du département, expliquant qu’il eut peut-être été plus judicieux d’envoyer un chercheur, disons, plus chevronné. Il sourit, et me rétorqua posément qu’il m’offrait cette opportunité justement à cause de ma jeunesse, de mon enthousiasme, et de l’énergie qui l’accompagnait. Il tenait à donner de notre département une image dynamique, et d’autre part j’étais selon lui un chercheur, suffisamment compétent.
Gonflé par les compliments, mes dernières craintes s’envolèrent, et je le remerciais de sa confiance en promettant de tout mettre en œuvre pour m’en montrer digne.
Les préparatifs se poursuivirent durant trois mois, avec la collaboration de mes collègues.
Chaque unité de recherche me remit des synthèses des travaux en cours, rédigées en anglais. On m’expliqua certaines considérations théoriques essentielles qu’il me fallait connaitre, et je travaillais avec acharnement pendant quelques semaines, le nez dans les ouvrages, afin d’être apte à exercer ma tâche.
Je fus convoqué à l’université au début du mois d’Août, quelques jours avant mon départ, alors que la majeure partie des professeurs et des étudiants étaient en vacances. Mais il y avait là plusieurs hauts responsables des départements concernés par le jumelage. On m’expliqua l’importance et les enjeux de ce voyage, l’intérêt que trouveraient les deux parties à la collaboration : L’université de Savoie était dotée des équipements les plus modernes en Europe, tandis que le site de Vodnany offrait une biodiversité incomparable.
On me briefa, me débriefa, on me répéta, on m’expliqua, en long en large et en travers, par le menu, tout ce que j’aurais à dire. En sortant, je crois que j’avais compris…
Je partais le 6 Août 2002, à 10Heures du matin, via une escale à Zurich.

II

J’arrivais à Prague un peu plus de quatre heures après un voyage sans encombre.
A ma descente d’avion, je constatais que le ciel de la ville était sombre, bien plus sombre qu’en France. Comme si j’avais changé de saison en changeant de pays.
Il n’était pas prévu que l’on vienne me chercher à l’aéroport, car je n’étais attendu que le lendemain. J’avais donc une journée pour trouver un hôtel où passer la nuit et peut-être en profiter pour visiter la capitale.
Je demandais au chauffeur, en anglais, s’il connaissait un bon hôtel dans le centre. Il acquiesça, démarra la voiture, puis me conduisit à l’hôtel Appia, non loin du château de Prague.
C’était une grande bâtisse rénovée de deux étages, aux murs extérieurs jaunes, couverte de tuiles d’un rose-orangé éclatant. Ma chambre était fort cossue, les murs blancs et nus simplement décorés d’un miroir au dessus du lit. Au sol, les lames du parquet composaient un étrange quadrillage, comme si l’ébéniste s’était employé à reproduire un échiquier à taille humaine.
Le lit était d’un bois fort ancien, comme la commode et la grande armoire contre le mur. Je posais juste mes affaires et pris une douche chaude pour me détendre.
Il était environ 16 Heures, et je décidais de m’octroyer une petite promenade dans la ville.
J’avais noté, pendant mes lectures des guides touristiques, l’existence d’une horloge astronomique médiévale sur le mur de l’hôtel de ville, et décidais de m’y rendre, en suivant le plan.
Je fus rapidement surpris par la richesse du patrimoine et la diversité architecturale. Partout des églises romanes côtoyaient des cloitres gothiques, des éléments baroques composaient certaines façades, d’autres d’influence cubiste ou rococo et il y avait même des intrusions de l’Art Nouveau. J’étais agréablement conquis par l’enchevêtrement des styles, car si je m’attendais à une ville de facture plus classique, plus traditionnelle, Prague semblait s’enorgueillir de la richesse et de la diversité de ses monuments. Je constatais que non seulement l’architecture mais aussi la population incarnait la diversité. Autour de moi, dans les rues, aux terrasses des cafés, j’entendais parler toutes les langues qu’il m’était possible de comprendre. En plein été, il y avait là un grand nombre de touristes, certainement venus flâner, glaner des photographies, peut-être visiter la ville en amoureux, ou simplement s’instruire du patrimoine.
Seul le beau temps semblait leur faire défaut. Le ciel était noir, sombre, bien trop épais pour un mois d’Août, et s’il faisait chaud, le couvercle au dessus de nos têtes rendait l’atmosphère inquiétante.
J’arrivais sur la place de la vieille ville où l’horloge astronomique était fixée sur un mur orienté vers le sud : Il y avait là nombre de badauds. La mécanique était imposante, finement dorée, et décorée de chaque part. Un petit toit formait une voute, la protégeant certainement du mauvais temps. Sous l’horloge, il y avait un second cercle, presque aussi grand, sans aiguilles, qui affichait le Saint jour et les signes du Zodiaque.
L’ensemble était étonnant. D’abord, son cadran était composé de vingt-quatre heures. Un second cercle, non centré en son sein, suivait le mouvement des aiguilles. On pouvait lire l’heure, mais aussi la position de la Lune, et celle du Soleil et l’on pouvait voir défiler les figurations des douze apôtres.
Je pouvais discerner quelques personnages de chaque coté du cadran. J’ouvrais mon guide touristique, et après quelques recherches, j’apprenais qu’il s’agissait de représentations allégoriques : la vanité, avec son miroir, l’avarice, symbolisée par un homme riche avec sa bourse, la mort, un squelette qui appelle avec une clochette, la convoitise représentée par un prince turc, avec sa mandoline.
L’article ne parlait pas des quatre personnages du bas, évoquant seulement la présence d’un ange avec une épée.
L’horloge sonna, les badauds s’attroupèrent à ses pieds pour la photographier, et je quittais bientôt le site pour échapper aux curieux. Il était cocasse de passer du temps à observer les instruments de mesure du temps. Cette horloge avait été restaurée plusieurs fois, notamment après les bombardements allemands de la seconde guerre mondiale, était il écrit. Les habitants de Prague tenaient à leur horloge, elle avait une histoire, semblable à la leur. La légende disait que l’on avait crevé les yeux à l’horloger Hanus, auteur de l’œuvre, pour l’empêcher de la reproduire ailleurs.
Cet instrument de mesure tu temps était unique. Chaque jour, dans mon travail, j’utilisais moi aussi des instruments de mesure du temps, mais ils étaient remplaçables, interchangeables, de simples outils que l’on jette, auxquels l’on ne prête même pas attention au-delà leur fonction.
L’horloge astronomique de Prague rythmait la vie des hommes et des femmes d’ici, sa valeur était symbolique, esthétique, historique et ancrée dans le quotidien, comme le son des cloches qui marquait les heures.
Je m’arrêtais prendre un verre à une terrasse, face à la tour de la poudrière, immense visage, sombre et inquiétant. Je me sentais bien dans Prague.
J’étais bien loin de mon laboratoire de recherche, loin de mes études, plus loin encore des Alpes ou de la quiétude du Lac Léman. J’étais dans une ville dont j’ignorais presque tout, et pourtant qui proclamait son histoire à travers chaque centimètre carré de ses pierres.
Je me sentais accueillis par la richesse, la flamboyance de ses façades, la pureté minérale de la pierre blanche somptueusement travaillée et par la présence de l’eau, les bassins qui justifiait mon voyage, et la Vltava qui parcourait la ville jusqu’à rejoindre l’Elbe.
Je rentrais à l’hôtel assez tard, après avoir diné seul en ville. Je relus quelques notes de mes propres recherches, et je ne tardais pas à aller me coucher car je devais partir tôt pour Vodnany, où j’étais attendu pour dix heures du matin.

III

L’hôtel me fournit un taxi, et nous quittions Prague vers huit heures quinze en suivant la direction de Ceske Budejovice.
Le ciel s’était encore assombri depuis la veille, et il avait plu abondamment toute la nuit. Le taxi roulait sous une pluie battante, tandis que je n’étais pas encore tout à fait sorti du sommeil. Nous traversions la campagne en suivant une route bordée de platanes. J’observais par la fenêtre les champs désolés et quelques villages qui passaient au loin.
Au bout d’une trentaine de minutes, le chauffeur commença à s’agiter et à parler tout haut en tchèque. Il se mit à accélérer, ce qui me surprit et m’effraya, en murmurant « Vltava, Vltava, Vltava », dans sa barbe. Je compris qu’il craignait le fleuve, non loin. J’avais entraperçu le large lit entre les arbres plusieurs fois et nous longions la rive.
Je regardais ma carte et je compris pourquoi le chauffeur s’était lancé dans une course folle. L’orage était tel qu’une crue s’annonçait : Il fallait visiblement que nous attenions la ville rapidement. Il devait savoir que Pisecna était toute proche.
Le spectacle qui s’offrait à moi était surréaliste : Par la fenêtre droite du véhicule, je pouvais voir la Vltava à une centaine de mètres, qui débordait de son lit, montant le long des arbres, et, semblant vivante, s’approchant de nous en rampant lentement sur l’herbe des champs. L’orage s’intensifiait, et des éclairs rendirent ce spectacle matinal délirant et apocalyptique.
Je sentais la peur se nouer en moi. Je pensais que le chauffeur ne devait guère être plus à l’aise, appuyant de toutes ses forces sur l’accélérateur, et tachant de garder le contrôle de la voiture sur la route détrempée. Nous avions roulé ainsi une bonne dizaine de kilomètres à travers les trombes d’eau lorsqu’apparurent les premières habitations. L’eau grimpait désormais sur le goudron, et le véhicule freina lentement.
Nous ne pouvions plus avancer.
Une pluie torrentielle s’abattait sur l’automobile perdue au milieu de la chaussée, martelant la tôle d’un vacarme infernal.
Le chauffeur me parla fort, en tchèque, et comme visiblement je ne comprenais pas, il hurla « out, out » dans un mauvais anglais, me fit signe de sortir, ouvrit lui-même sa portière et se mit à courir.
Il y avait quelques maisons, nous étions à l’entrée d’une ville, mais l’orage était tel que nous ne voyions pas au-delà des premiers murs. Je me précipitais à couvert, ma sacoche en cuir sur la tête, courant sous les trombes et dans l’eau, tachant de gagner un abri.
Je me protégeais dans le renfoncement d’une porte. Le niveau de l’eau continuait à monter, la route était complètement recouverte désormais, et je ne pouvais rester là sous peine d’être emporté. Le chauffeur s’était échappé de son coté, et je me retrouvais seul. La porte derrière moi était fermée : Je courrais de maison en maison, pour essayer de trouver du secours. Je criais à l’aide, mais le souffle du vent dans la tempête était tel que ma voix ne devait pas porter bien loin. Je frappais à de nombreuses portes, j’essayais désespérément d’ouvrir les loquets. J’étais intégralement trempé, et j’avais de l’eau au dessus des chevilles, ce qui rendait ma progression extrêmement lente et pénible.
Je trouvais bientôt une ouverture dans une bâtisse délabrée, fort sombre et inquiétante. La porte était cassée par endroits et un peu entrouverte, je me précipitais sans réfléchir dans l’escalier, et, gravissant quelques marches, me retrouvais à l’abri de la pluie et de la crue au sol.
Tout s’était passé en seulement quelques minutes. Je n’avais pas eu le temps de réfléchir à la situation, et c’est la peur qui m’avait guidée jusqu’à ce refuge providentiel.
Je réalisais seulement que j’étais intégralement mouillé, ainsi que ma sacoche contenant un ordinateur portable et les travaux pour l’institut.
Mal à l’aise, fuyant l’eau qui continuait de monter lentement et surement, je finis de gravir les marches et me retrouvais à l’étage, dans une unique pièce vétuste et délabrée. Il n’y avait personne à l’intérieur, mais l’endroit devait être néanmoins fréquenté : Un vieux matelas par terre servait de couchette, je distinguais quelques bougies éteintes, et des livres épars sur le plancher pourri. Il n’y avait qu’une fenêtre dans la pièce, crasseuse, et à laquelle il manquait des bouts de vitres.
L’odeur était nauséabonde, sentait le renfermé, la poussière et la saleté.
J’étais pourtant content de trouver cet abri provisoire en l’absence de son occupant, et j’entrepris de me déshabiller pour sécher mes vêtements. Ma valise était restée dans le coffre du taxi, mais la voiture n’était plus sur la route lorsque je jetais un œil par la fenêtre. Elle dérivait toute seule, portée par la crue, dans un champ, promenée comme un fétu de paille sur une rivière, ballotée sans ménagement par les remous du courant. Le niveau de l’eau avait maintenant atteint le tiers de la hauteur des portes des maisons et continuait de monter.
Je n’avais rien de sec pour me changer, et restais donc en caleçon, disposant mes vêtements au mieux après les avoir essorés.
Je tachais de me calmer un peu. Je pouvais sentir mon cœur battre violement dans ma poitrine.
Je songeais pour la première fois à mon rendez-vous manqué et la situation m’apparut sous un jour cocasse : Quand les éléments s’opposent, la volonté de l’homme est parfois caduque. J’avais soigneusement préparé mon voyage, qui concernait l’hydrobiologie, et donc l’eau, j’étais séché dans mon élan, et c’était justement l’eau qui contrecarrait mes projets, se manifestant par des orages torrentiels et une crue soudaine.
Il n’y avait rien à faire, pour le moment, sinon attendre que la tempête se calme, que le niveau baisse, et que les secours se manifestent. J’essuyais les documents et le matériel Informatique dans ma sacoche avec des vieux vêtements qui trainaient au sol. C’était tout ce que je trouvais de sec. J’étais gelé et je m’allongeais sur le lit, m’enroulant dans la couverture, pour essayer de me réchauffer. Dans le maigre réconfort qui s’offrait à moi mes nerfs se relâchèrent peu à peu.
Et, forcément, je m’endormis.

IV

Un visage ébouriffé, sombre, buriné et perlé de cheveux sales, que transperçaient deux billes opaques et luisantes, un visage qui me clouait au sol. Un homme de taille moyenne, d’allure vigoureuse, recouvert d’un enchevêtrement de guenilles, sans âge, mais qui se tenait droit comme un i. Un clochard au visage saisissant.
Ce que je vis devant moi en ouvrant les yeux.
Il se tenait là, dans l’encadrement de la porte. Il avait une sorte de bâton à la main, comme les pèlerins ou les bergers. Dans le bruit de l’orage et la posture désastreuse et ridicule dans laquelle j’étais, la présence de cet homme rendait la situation aussi irréelle qu’inquiétante.
Il n’y avait ni peur, ni colère, ni surprise dans son attitude. Simplement, il me regardait, un peu amusé. Je me levais, presque nu devant lui, et m’excusais, par réflexe, en français, confus, gêné par la situation L’homme sourit. Emanait de lui un grand calme et une solennité qu’accentuaient son visage barbu, ses cheveux longs, et la présence du bâton de marche.
A ma grande surprise, il me répondit en français:
«Ne t’excuse pas, ce n’est pas vraiment ma maison et ce ne sont pas vraiment mes affaires.»
Je le regardais, ébahi, car jamais je n’aurai imaginé que ce clochard à l’allure si repoussante, ressemblant plus à un animal qu’à un homme, puisse comprendre et parler la langue de Molière.
– Vous êtes français ? Lui demandais-je.
– Non, je suis né dans ce village, mais j’ai un temps habité la France. C’est un pays magnifique.
Je me sentais ridicule de converser ainsi, debout, toujours en caleçon. Il du s’en apercevoir, car il me tendit un vêtement qu’il sortit de son sac, une sorte de longue chemise en laine, large, épaisse et trouée de toutes parts. J’étais gelé, sorti du sommeil brusquement, et je passais le vêtement avec contentement, malgré son aspect repoussant et sa saleté évidente.
Il posa le bâton noueux contre le mur et le vieux sac à dos en cuir au sol. Calmement, il s’assit par terre au milieu de la pièce, et fixa le ciel par la fenêtre, sans prêter attention à moi. Gêné, je m’assis également, ne sachant choisir entre le lit et le plancher, cherchant comment me tenir. Le vêtement me réchauffait peu à peu.
J’avais du dormir quelques heures. La fatigue, les événements en cascade, le froid, la peur m’avaient vidé de toute énergie.
L’homme ne bougeait plus. Je ne savais que faire, l’orage n’avait pas faiblit à l’extérieur, je ne pouvais sortir de la bâtisse sans risquer d’être emporté par la crue.
Je lui demandais : « C’est vous qui vivez ici ? »
Il se tourna vers moi, toujours assis, et me sourit. Son sourire était fort laid d’une dentition ignoble, mais brillait dans ses yeux une lueur malicieuse particulière.
« Je vis ici, oui, parfois, quand il fait trop mauvais dehors »
Il poursuivit
« Et toi, d’où viens-tu? »
Je lui expliquais que je vivais au bord du Lac Léman, en Haute-Savoie, que j’avais fait le voyage pour mon travail, et que j’étais en route pour Vodnany lorsque le taxi avait été surpris par la crue et contraint de s’arrêter là.
«Il fallait donc que tu viennes ici. »
Je ne compris pas sa phrase.
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux dire que tu n’es pas là par hasard. Il y a environ quatre-vingt maisons dans ce village. Tu aurais pu trouver refuge dans n’importe laquelle, car elles sont toutes habitées. Mais tu es entré dans celle-ci, qui n’appartient à personne.»
Ce qui lui apparaissait comme une évidence était loin d’en être une pour moi. Au contraire, il me semblait qu’avoir trouvé ce refuge providentiel était le fruit du pur hasard.
J’étais intrigué par lui. J’avais envie d’en savoir plus sur cet étrange personnage. Je n’eus pas le loisir de le questionner, car c’est lui qui se mit à me parler, lentement.
« Peut-être est-ce à toi qu’il faut que je raconte. J’ai toujours su qu’il me faudrait raconter un jour. Peut-être es-tu là pour ça. Peut-être l’orage est-il là pour ça. Il ne va pas s’arrêter avant plusieurs heures, le ciel est chargé de colère, et nous sommes ici. Il faudra saisir du poisson si tu veux manger. »
Il semblait sûr de lui et la situation qu’il décrivait ne l’effrayait pas.
Je demandais :
«Mais les secours vont venir, n’est ce pas ? »
«Ils viendront. Mais ici il n’y a rien, que des fermiers, des paysans et des pécheurs. Les secours ne s’occuperont pas d’ici en priorité, et ils attendront que le temps se calme. Il te faudra être patient. Tu n’as pas vraiment besoin d’être secouru. »
Je pensais fort le contraire :
« Mais mon travail est d’une grande importance, mon rendez-vous est capital pour la recherche. »
Il se mit à rire. « Et que fais-tu comme travail qui soit si important ? »
J’expliquais succinctement mes recherches sur la prédation du Zooplancton, et le projet de collaboration avec l’Institut d’hydrobiologie de Vodnany. Je commençais à lui exposer l’intérêt que pouvait avoir la collaboration des deux Instituts, les avancées majeures qu’elle représentait pour la connaissance biologique.
«Tu veux connaitre ton zooplancton, mais tu ignores pourquoi et comment tu es arrivé là. Voilà qui est amusant. Ta connaissance du milieu aquatique ne t’est ici d’aucun secours, et si je te demande de me ramener du poisson, il est fort probable que nous allons tous les deux mourir de faim. Il vaudrait peut-être mieux que tu oublies tout cela pour le moment.»
J’avoue que j’eus été bien en peine de ramener du poisson, et c’était là une évidence pour lui comme pour moi. Ma connaissance des éléments aquatiques se limitait à l’étude cellulaire et microscopique du vivant, et je ne savais certes pas pécher sans le matériel adéquat.
«Il faut que je te raconte comment je suis arrivé ici. C’est pour ça que toi-même est arrivé ici. Mais d’abord, il faut que tu manges un peu. Je vais chercher du poisson, et toi, occupes toi de faire un peu de feu dans la cheminée. Tu peux prendre le bois de la rambarde de l’escalier, ou des morceaux du plancher, mais prend garde à ne pas scier la branche sur laquelle tu es assis. »
Il se leva, attrapa son sac et son bâton, et sortit de la pièce. Je ne compris pas tout de suite où il allait : Il ne descendit pas l’escalier, mais marcha vers le fond du couloir où il y avait une trappe ouverte dans le plafond qui devait mener au grenier. Il y jeta son sac et son bâton et se hissa avec l’agilité d’un singe, malgré l’épaisse couche de haillons.
Je compris qu’il devait circuler par les toits des maisons pour éviter la crue. Je me demandais comment il comptait s’y prendre pour pécher.
Je me mis en quête de bois. La rambarde de l’escalier dont il avait parlé était trempée par les fuites du plafond, je me rabattis donc sur le plancher du couloir qui semblait plus sec et plus facile à briser. Je dégageais quelques planches que je cassais en morceaux afin qu’elles rentrent dans la cheminée. Mon tas de bois était prêt, mais je n’avais ni briquet ni allumettes. Je jetais un œil autour de moi, dans le désordre de la pièce, mais nulle part je ne voyais de quoi faire allumer un feu. J’attendais son retour, idiot devant le tas de bois.

V

Une heure avait du s’écouler, rythmée par le son de la pluie battante, lorsqu’il apparut, trempé dans l’encadrement de la porte, tenant à la main un filet de quelques poissons morts. Il regarda la cheminée.
«Si tu n’as pas ce qu’il faut pour allumer le feu, il te faudra manger sans cuire. Je m’en passe, d’ordinaire. »
Il s’assit contre le mur, tandis que je n’avais pas bougé de devant le tas de planches, désespérément éteintes. Il sortit un poisson de la nasse, me le tendit, et comme je refusais poliment, il entreprit fort méticuleusement de le manger.
L’odeur qui me retournait l’estomac ne semblait pas lui causer le même écœurement car il mâchait la chair crue comme s’il eut s’agit d’un met délicieux.
J’avais faim, mais je ne pouvais consommer le poisson cru. Il le savait certainement, et ne dit mot. Comme lui, j’avalerai sans me poser de question lorsqu’il serait temps pour moi.

Se dessinait ainsi la frontière entre la vie, ironiquement symbolisée par un feu qui ne brulait pas, et la survie, se nourrir d’expédient pour conserver le corps en fonction.

« Vous habitez ici depuis longtemps » ?
Il leva les yeux vers moi.
« J’ai vécu à Prague pendant de longues années. Puis je suis revenu ici. »
Ses yeux fixaient le sol, l’air songeur.
« Et ainsi vous avez vécu en France? »
Il me regardait à nouveau.
– « Oui, seulement quelques mois pour faire des recherches pendant mes études, ce qui était très rare à l’époque, à cause du parti. On ne laissait personne franchir les frontières et encore moins pour gagner des pays hors du bloc communiste. Mais je travaillais sur des textes anciens dont les manuscrits se trouvaient à Paris, il a donc fallu qu’ils mes laissent sortir. Ils avaient le contrôle de ma famille, je ne pouvais que revenir sous la menace des représailles contre les miens. Mais j’ai beaucoup lu en français, tout ce qu’il m’était possible, et j’ai taché de le pratiquer pour ne pas perdre ce que j’en savais, car c’est une très belle langue, fort riche.»
« J’aimerai comprendre. Vous avez suivis des études supérieures, comment avez-vous pu vous retrouver ici, enfin je veux dire, dans cette situation ? »
« J’ai été professeur, à la prestigieuse université Charles de Prague, qui est la plus ancienne d’Europe centrale, pendant plus d’une vingtaine années. J’enseignais le Latin, le Grec ancien, l’histoire antique. Le parti exerçait un contrôle drastique sur le contenu des cours, et il m’était difficile d’aborder certains sujets, totalement interdits, considérés comme subversifs. C’est à cause de cela que j’ai tout perdu. Je devrais dire que j’ai tout gagné… »

Son visage s’était assombri. Le fait de me raconter son histoire semblait raviver des souvenirs enfouis, comme s’il cherchait à rassembler dans sa mémoire les bribes désordonnées d’un passé lointain.

« Je travaillais beaucoup sur les Grecs, qui m’avaient toujours passionnés. Bien-sûr, je menais la plupart de mes recherches en secret. Pour avoir accès aux ouvrages de Diogène Laërce, ou de Sextus Empiricus, il me fallait déployer des trésors d’ingéniosité. La plupart du temps, il me fallait apprendre les écrits par cœur, car il ne m’était pas permis de les traduire sur le papier, ni de les recopier. Et les cyniques ne faisaient pas partie des auteurs ou philosophes autorisés. Je devais prétexter de travailler sur des textes qui leurs étaient contemporains.
J’avais un étudiant qui se passionnait, comme moi, pour Cratès de Thèbes, l’un des disciples de Diogène de Sinope. C’est dans la bibliothèque de sa famille qu’il avait découvert un livre fort ancien qui traitait d’Antisthène et de la démocratie citoyenne d’Athènes. L’ouvrage évoquait les affinités du philosophe avec la tradition stoïcienne, et présentait succinctement les premiers cyniques grecs. Dont Diogène de Sinope, Cratès de Thèbes, et Métroclès de Maronée.
Il chercha à en savoir plus, intrigué par ces figures dont on n’avait d’écrits que des bribes, des citations, des fragments rapportés par d’autres auteurs. Qui étaient ces gens qui ne vivaient de rien, mettaient en pratique sur le champ leurs pensées, et se moquaient ouvertement des philosophies de leurs contemporains ?
Il s’appelait Alexandre Hadsek. Il vint me questionner sur le sujet à plusieurs reprises. J’essayais de le dissuader dans ses recherches, pour son propre intérêt, lui expliquant que cela était formellement interdit, que les cyniques étaient tout ce que le parti récusait, les représentant d’une pensée individualiste et libérée de toute moralité collective.
En se penchant sur ce sujet, il mettait sa liberté en jeu.
Bien-sur, il ne m’écouta pas, et fut dénoncé par ses camarades au bout de quelques mois. Un matin, il ne vint pas en cours, et je ne le revis jamais plus. Il devait avoir vingt cinq ans, tout au plus.
Ce fut un drame qui me secoua profondément. Je me sentais coupable, je m’en voulais de n’avoir pas su le dissuader de pousser plus avant ses recherches.
Dans les jours qui suivirent, j’essayais d’obtenir de ses nouvelles par quelques collègues qui avaient leurs entrées au parti, mais cela eut l’effet inverse, et je fus bientôt suspecté de trahir le régime, de pensées subversives. On fouilla mon bureau, mon appartement, on emporta mes archives, des années de travail, toutes mes notes. Je fus convoqué et l’on me signifia que cette situation ne pouvait continuer, qu’il n’était pas possible que de jeunes gens soient mis entre mes mains devenues pernicieuses et corruptrices.
J’échapperai peut-être à un procès public, mais pas à la prison. Ils avaient trouvé dans mes papiers nombres de travaux jugé subversifs, bien qu’ils ne soient pour la plupart que des études de philosophie antique. C’était comme si, dans un accès de paranoïa délirante, entre cet étudiant et moi ils avaient démasqué un important réseau de l’ombre qui complotait contre la doctrine du parti.
La seule chose que j’ai pu conserver, c’est un texte que mon étudiant avait écrit quelques temps avant de disparaitre et que j’avais retrouvé dans mon casier à l’université. Je l’ai toujours gardé précieusement, car c’est certainement la seule chose qui subsiste de la pensée de ce jeune homme.
Puis j’ai fuis avant qu’ils ne m’emmènent à mon tour. Avec l’aide de quelques amis enseignants, je suis venu me cacher ici, dans le village de Pisecna, où j’étais né et ou résidait un de mes amis d’enfance. Avec sa famille, ils m’ont cachés pendant de longs mois, m’ont fourni de la nourriture, de l’eau, de la lecture, de quoi écrire. Je suis resté dans le grenier d’une grange pendant presque cinq ans, sans pouvoir apparaitre au grand jour. J’y brulais mes papiers, et tout ce qui aurait pu me rattacher à mon passé.
Et puis plus personne n’est venu. Je ne sais si mon ami est décédé ou si simplement ils en ont eus assez de s’occuper de moi. Alors je me suis mis à sortir la nuit, et, à la faveur de la lune, j’allais voler des légumes dans les potagers, remplir ma gourde au puits, parfois je volais des œufs dans les poulaillers. Je menais une vie simple, presque animale, et, étrangement, c’est le texte de Hadsek qui m’a permis de vivre ainsi sans en souffrir.
Je crois que c’est en 1990, le temps que je comprenne ce qui s’était déroulé pendant la révolution de velours, que j’ai commencé à sortir en plein jour. J’ai rencontré certain des gens du village, et je leur ai raconté des bribes mon histoire. J’aurais pu retourner à Prague, mais je crois que j’avais pris gout à mon mode de vie, modeste, sans désirs et sans souffrances.
Presque sans m’en rendre compte, j’étais devenu moi-même une sorte de cynique.
L’on me laissa un petit bout de champ pour cultiver le chou, et je pouvais pécher à ma guise dans la Vltava. La solidarité est une tradition très forte ici. Tout le monde à longtemps enduré la même misère, et les fermiers et les pécheurs sont des gens qui ont le sens du partage. Il n’est pas rare que l’on m’apporte les restes d’un rôti de bœuf, ou du Nadivka pour les fêtes de Pâques.
Je crois que je suis devenu une sorte de figure du village, et j’ai finis par faire partie du paysage, comme les arbres, les champs, les rivières et les saisons. »

Lorsqu’il s’arrêta de parler, il n’y eut plus que la pluie battante qui résonnait entre nous.
Son histoire était si improbable que j’avais du mal à y croire. Ce clochard repoussant, en face de moi, avait été un universitaire érudit. Comme moi, il avait été un chercheur, doublé d’un enseignant. Je ne m’étais jamais imaginé que le régime communiste ait pu être atroce à ce point, et j’étais certainement encore loin du compte.

Je passais la nuit dans cette pièce, avec lui. J’étais mort de faim, mais je ne pouvais me résoudre à manger le poisson cru.
Il parla peu, ensuite. Il était plongé dans ses souvenirs, et malgré la curiosité grandissante, je n’osais troubler sa rêverie avec mes questions. Je m’endormis peu à peu sur le matelas, sans qu’il semble y prêter attention. Je dormis mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves étranges et cauchemardesques. J’étais pendu à l’horloge de Prague, par une corde autour du cou, et je parvenais à m’en détacher, puis je tombais dans un fleuve, ou je me débattais entre d’énormes poissons pour ne pas périr noyé. Je revenais à peine sur la rive, j’étais pourchassé, par des hommes avec des chiens, dans les bois, tombant dans la boue, me relevant pour courir encore, poursuivi par la peur et la mort.
Je me réveillais en sursaut au petit jour, et la pluie n’avait pas cessé. Je m’étais assoupi quelques heures à peine, sans vraiment trouver le repos.
J’étais seul, le vieil homme n’était plus dans la pièce, et je me demandais s’il avait fait partie de mon rêve, ou s’il avait été bien réel : il y avait toujours le tas de bois éteint dans la cheminée, et les arêtes de poisson sur le plancher m’apportèrent un semblant de réponse.
Je remis mes vêtements qui, bien que froissés, avaient eus le temps de sécher. Par la fenêtre, le niveau de l’eau avait encore monté, et l’orage dans le ciel ne décolérait pas.
Quelques heures plus tard, j’aperçu enfin un bateau pneumatique à moteur qui avançait dans la rue principale et inondée du village. Des gens descendaient des fenêtres du premier étage de leurs maisons accrochés à des cordes, pour être récupérés dans l’embarcation par des hommes qui portaient des gilets de sauvetage.
Le manège se poursuivit sous les trombes d’eau pendant plusieurs heures, et lorsqu’ils furent à mon niveau, je lançais en anglais des appels au secours.
Le bateau vint se poster sous la fenêtre et l’un des hommes me lança une corde. Je l’attachais à la rambarde de l’escalier, j’enfilais en bandoulière ma sacoche avec l’ordinateur et les papiers, et je me laissais glisser le long du mur jusqu’à poser les pieds dans l’embarcation.
Trempé, vidé de mes forces, à bout de nerf, j’étais sauvé.

Epilogue

Je suis rentré en France par un avion de rapatriement sanitaire dans les jours qui suivirent.
J’appris plus tard que des inondations semblables à celle de la route de Vodnany étaient survenues partout dans le pays, en raison essentiellement des fortes pluies ininterrompues.
Elles avaient touché l’ensemble du bassin de la rivière Vltava avant de rejoindre l’Elbe, à quelques kilomètres au nord de la capitale.
La tempête avait durée du 7 au 20 août, sans interruption. Les journaux rapportèrent qu’en moins de deux semaines, les crues avaient causé des ravages considérables. Au plus fort de la crue, la Vltava avait augmenté de plus de 11 mètres par rapport à son niveau normal et le débit en avait été décuplé.
220 000 personnes avaient du être évacuées dans l’ensemble de la République tchèque durant la durée des inondations, expliquaient les journalistes.
Plus de 2 000 personnes, dont je faisais partie, avaient été sauvées de noyade.

Je ne suis jamais retourné en République Tchèque, et pour cause : L’inondation avait emporté tous les poissons de l’Institut de recherche pour la pisciculture.
Toutes les espèces rares de poissons d’eau douce aussi bien que celles destinées à la pisciculture intensive étaient parties avec les hautes eaux.

Je n’ai jamais revu le clochard, mais je découvris qu’il m’avait laissé, en plus d’un souvenir étrange et inoubliable, quelque chose de bien plus précieux encore :
Soigneusement emballé dans un sac plastique, je trouvais en déballant les affaires de ma sacoche, un court texte, visiblement écrit en tchèque sur de vieilles pages pliées. Le nom d’Alexandre Hadsek était écrit en haut de page.
Je contactais un traducteur à qui je remis une copie de l’original, et qui me retourna sa traduction quelques semaines plus tard.
Je contactais également par écrit l’Université Charles de Prague et fis une demande d’information sur une certain Alexandre Hadsek, qui avait du être étudiant à la fin des années soixante-dix.
Un courrier me parvint en retour, rédigé en anglais. Il n’y avait pas trace de cet étudiant, mais un professeur d’histoire et de lettres classiques s’appelant ainsi avait enseigné pendant plus de vingt ans, sans que l’on sache ce qu’il était devenu.
J’esquissais un sourire en lisant la réponse…
Je n’ai jamais su le fin mot de l’histoire : Le professeur et l’élève était-ils une seule et même personne ? Par quel chemin sinueux et délirant la mémoire de ce vieil homme avait elle ramené à la surface une histoire aussi douloureuse ?
J’ai appris depuis que « Vodnany », la ville où je devais me rendre, la ville où je ne suis jamais allé, par un hasard étrange, peut se traduire, du tchèque au français, par le « village des eaux ».

Texte d’Alexandre Hadsek

Lettre de Hipparchia de Maronée à son frère Métroclès de Maronée

Mon cher frère.

Je n’ai pas choisi, moi, Hipparchia, les travaux des femmes à l’ample robe, mais la vie forte des Cyniques. Ainsi que tu le sais, nos parents s’opposent à mon dessein encore plus qu’au tien. Ils désirent pour moi la vie soumise d’épouse, et ne cessent de me présenter des prétendants, riches, nobles ou beaux. Mais je ne veux rien de ces atours des sots.
Ainsi, comme toi, comme les chiens de nos maitres, j’embrasserai de toute mon existence la liberté même de l’être humain. Car ces gens là dont nous sommes les fruits ignorent tout de la formation de l’esprit et de l’éducation de l’homme : ils ignorent même qu’ils sont des hommes, si bien qu’ils n’en sont pas.
Je ne veux point des tuniques agrafées, ni du socque à haute semelle, ni de la résille luisante. Peu m’importent les parfums et les onguents et peu m’importent leurs regards.
Il m’importe celui qu’on appelle Cratès de Thèbes. Il m’importe de vivre ainsi qu’il le fait, et la besace, et le bâton, et le double manteau pour seule parure, et la couverture du lit étendue à terre. Là est la vérité, ainsi qu’il l’a dite:
« Je n’ai pas pour patrie une seule ville, une seule tour, un seul toit ; L’univers entier est la ville, la maison, la demeure qui m’est préparée. »
Je le suivrai partout où il le voudra, jusque dans la mort s’il le faut, sache le, mon frère.
Nos parents m’ont couverte de menaces insensées, mais j’ai retourné la vraie menace contre eux : J’ai promis de m’ôter l’existence, j’ai mis ma mort entre leurs mains, afin qu’ils me laissent vivre ainsi que je l’ai choisi, au coté de celui que j’ai choisi, fut il plus vieux que moi, le corps tordu et repoussant à qui s’y arrête. Ainsi, bien au dessus de toutes, c’est la doctrine de celui-ci que j’épouse sans conditions.
Ils sont allés lui parler pour qu’il me dissuade de vivre à ses cotés. Il s’est tenu devant moi, et m’a déclaré :

« Voilà ton futur et tout ton avoir, décide-toi en conséquence, car tu ne saurais être ma compagne a moins d’adopter aussi mes habitudes de vie. »

J’ai fait mon choix, et c’est à ses cotés que je veux vivre et m’élever. Je porterai son habit de cynique, je marcherai comme lui. Peu m’importe de n’être plus l’apparence d’une femme. Nous nous accouplerons en public s’il le veut, et nous irons au banquet ensemble, et ferons fi de l’indécence même.

Bien mieux qu’un métier, je choisis mon éducation à ses cotés, et j’en serais bien supérieure à la Ménalienne Atalante, autant que la sagesse l’emporte sur la chasse et la course dans les montagnes.
Je sais que tu me comprendras, Métroclès, mon frère, mon sang, toi qui as choisi de recevoir aussi l’enseignement des sages, toi qui as choisis de bruler tes écrits d’antan en t’écriant :

« Ce ne sont là que vaines images de rêves infernaux »

Au nom de la raison de l’homme et de sa liberté, rien ne me détournera plus de lui jusqu’à ce que la mort nous emporte.
Tu me trouveras désormais à ses cotés si tu me cherches.
Métroclès, mon frère, je t’étreins et t’embrasse.

Ta sœur, Hipparchia.

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