La petite musique

Anna-Maria Parèdes, fille de Joaquim Alejandro Parèdes, ambassadeur d’Espagne au Venezuela de 1814 à 1830, était, à l’âge de dix huit ans, certainement la plus belle des andalouses à avoir posé un pied sur le continent sud-américain. Joaquim Alejandro Parèdes fut nommé ambassadeur après que José Tomás Boves, fidèle à la couronne d’Espagne, vainquit Simon Bolivar et son gouvernement, décréta la liberté des esclaves et réalisa des partages de terre entre les paysans. La Famille Parèdes s’installa dans une grande bâtisse de bois blanc, une ancienne hacienda de Cacao, face au Parque del Este, sur les hauteurs de Caracas. La végétation était luxuriante, le jardin des plus agréable quelque fût la saison, et par exemple, on venait volontiers se rafraîchir à l’ombre des broméliacées lorsque la chaleur devenait trop insoutenable à l’intérieur.

Joaquim Alejandro Parèdes était un grand homme calme et sombre, un peu ventru, au visage sévère, portant la fine moustache. Agé de cinquante sept ans en 1814, il avait connu plusieurs postes d’ambassadeur d’Espagne au cours de sa carrière, ce qui avait amené la famille à déménager de nombreuses fois. Condoleza Parèdes, maîtresse femme au caractère d’airain, avait suivi son mari fidèlement lors de ses différentes missions, qu’elles fussent très courtes, ou qu’ils s’établissent pour plusieurs années. La petite Anna-Maria était né au Pérou, et bien qu’elle n’eut jamais mis les pieds en Andalousie, elle avait hérité de ses parents bien plus que la nationalité espagnole: La beauté des sévillanes, la grâce du flamenco, et le caractère enflammé et frondeur de son peuple.

Les changements de poste de l’ambassadeur s’étaient succédés à un rythme soutenu, l’Amérique latine étant particulièrement secouée de changements politiques brusques en ce temps-là. En 1819, le Congrès d’Angostura créa la Grande Colombie, en unissant l’Equateur, la Colombie, le Venezuela et le Panama. Pour la couronne espagnole, cependant, il fallait des ambassadeurs dans chaque pays. Les enjeux économiques des jeux politiques étaient trop importants. Joaquim Alejandro Parèdes, était connu pour être un homme pondéré et intelligent, connaissant parfaitement l’enchevêtrement des cultures latines, ayant appris au fil des années à composer avec les personnalités en place autant qu’avec leurs prétendants. On lui assura en haut lieu que ce poste serait pour lui le gage d’un repos bien mérité, qu’il pourrait enfin poser les bagages, avec sa famille, pour une durée indéterminée.

Madame Condoleza Parèdes n’avait jamais fait le moindre reproche à son mari. Elle l’avait suivi en silence pendant des années, sans jamais faillir à ses devoirs de maîtresse de maison ni à ses obligations d’épouse et de mère. Elle était d’un tempérament très autoritaire avec les domestiques, qu’elle triait sur le volet, mais également envers sa fille qui recevait une éducation très stricte depuis son plus jeune âge, et surtout, en premier lieu, envers elle-même. Elle ne s’octroyait que très peu de détente, travaillait sans relâche pour organiser les banquets et réceptions de son mari, pour garder la maison toujours soignée, ce qui, au vu de la taille de l’hacienda, était un métier véritable. Elle était toujours vêtue de tenues élégantes mais sobres, faites de couleurs tièdes et de tissus neutres, et exception faite des réceptions pour lesquelles la robe de soirée était de mise, elle privilégiait les vêtements pratiques pour la multiplicité des tâches qu’elle accomplissait chaque jour.

Elle avait toujours elle-même choisi avec grand soin les précepteurs de sa fille. A Caracas, plusieurs dizaines de candidats s’étaient succédés à bon rythme, et Madame Parèdes les avaient tous soigneusement examinés et interrogés. Non seulement elle exigeait pour la petite la meilleure éducation, emprunte de pieuse religiosité, du classicisme gréco-romain, d’un grand sérieux au-delà du reste, mais elle prenait soin, après les cours de l’après-midi, de lui enseigner toutes sortes de savoirs inhérents à la tâche ardue de maîtresse de maison, et de femme au foyer. Ainsi Anna-Maria, à l’âge de quinze ans, savait parfaitement broder et coudre les tissus les plus rares, tisser le coton, cuisiner des plats succulents et légers, dresser des tables parfaites, décorer d’un choix varié de plantes et fleurs diverses, les grandes pièces de la maison comme les réceptions officielles qui s’y déroulaient. Elle savait monter à cheval, danser les premières notes du Flamenco, elle savait le nom de chaque fleur du Parque del Este, elle savait le nom des astres, et avait lu la Bible sous la férule du père Emilio Baresto. Ce dernier, auquel Condoleza Parèdes avait finalement confié la charge de l’éducation de sa fille, fut des années durant le rude précepteur de la petite Anna-Maria à Caracas. Le vieux prêtre, maigre et noueux comme un sarment d’olivier, sec de corps et d’esprit, lui enseigna à domicile ce que peu de vénézuéliennes avaient la chance de découvrir. La petite Anna-Maria, du reste très intelligente et douée, dévorait les lectures qu’on lui autorisait, s’exerçait sans relâches aux devoirs les plus ardus du père Emilio, et faisait de son mieux pour contenter sa mère dans l’apprentissage des talents que celle-ci déployait sans relâche.

Elle était d’un caractère enjoué et curieux, se passionnant tout autant pour les tâches manuelles les plus traditionnelles que pour les lectures les plus ardues.

Mais ce que Anna-Maria préférait par dessus tout, c’était jouer au piano.

Son père, très occupé par ses fonctions officielles, était très peu présent pour sa fille, et bien qu’ils se vouaient un amour réciproque aussi intense qu’immédiatement perceptible, ils ne se parlaient que très peu. Outre cela, Joaquim Alejandro Parèdes possédait cette sorte de pudeur à dévoiler ses sentiments, comme cela est parfois perceptible chez les grands esprits habitués de la vie publique. Ne sachant comment faire plaisir à sa fille, il lui avait offert pour ses 8 ans un magnifique piano à queue noir, de marque allemande, qui ne les avait pas quittés au cours de leurs nombreux déménagements, malgré le handicap que représentait son poids et son volume. La petite Anna-Maria s’était tout de suite passionnée pour l’instrument. Trop jeune pour s’y entendre réellement en musique, elle fut tout d’abord fascinée par l’objet massif, imposant au milieu du salon, et séduite par le coffre noir acajou, les dorures finement ciselées, la blancheur mat des touches d’ivoire.

Si Condoleza Parèdes ne considérait pas comme prioritaire pour sa fille l’apprentissage de la musique, ses origines andalouses contredisaient au fond d’elle-même le refuge de ses trop pieuses dévotions. Très jeune, dès l’âge de neuf ans, Anna-Maria reçu donc un enseignement musical soutenu. Et c’est en cette activité qu’elle se montra de loin la plus brillante, au grand regret de sa mère. Cependant, emprunte de beaucoup de raison pour son jeune âge, elle ne négligea pas pour autant ses devoirs de demoiselle. C’est ce double effort, cette perpétuelle concentration, cette jeune et aveugle vaillance qui lui donnèrent le droit de s’exercer au piano sans retenue, tous les jours, depuis le milieu de la matinée, après les leçons de mathématique et de théologie, jusqu’au repas du midi, un peu avant que le soleil et la moiteur ne rendissent impossible toute activité physique.

Parfois, lorsque son père ne rentrait pas trop tard de l’ambassade, et qu’elle était encore levée, l’attention portée sur un ouvrage ou le nez dans les astres, il lui demandait avec envie de jouer pour lui un petit prélude ou une sonatine. Elle s’exécutait prestement avec une joie et un talent non dissimulés, frappant les lourdes touches d’ivoires de ses petits doigts fins, frêle comme un épi, mais fière comme Artaban, emplissant invariablement la pièce d’une charmante mélopée.

Le petit concert s’achevait toujours par un torrent d’applaudissement, Condoleza esquissant les siens avec la retenue qui sied à une dame en toute circonstance, et Joaquim Alejandro frappant à grand bruit dans ses larges mains, marquant un enthousiasme hautement démesuré, mais du meilleur effet, pendant d’interminables minutes qui étaient, pour la petite, source d’un infini bonheur.

Il convient ici de lever le pinceau, pour revenir quelque peu en arrière, et évoquer la confection de la toile.

Condoleza et Joaquim Alejandro Parèdes étaient tous deux issus de la noble bourgeoisie Sévillane. Ils avaient été mariés très jeunes par leurs familles respectives, avant d’avoir eus le temps de grandir, et d’esquisser le moindre désir. C’est en grandissant, ensemble, au fil dans ans, qu’ils avaient mieux appris à se connaître, à découvrir leurs points communs comme leurs différences. Ce furent ces dernières, les plus prégnantes, qui eurent tôt fait de transformer l’idée de couple en un simple accord d’habitude, un consensus tacite, où chacun effectuait sa part des tâches, et assumait les responsabilités qui étaient déterminées comme sienne par la tradition.

Joaquim Alejandro avait toujours été féru de musique. Si son père l’avait très jeune orienté vers les études de droit, et vers les arcanes du pouvoir politique, il n’avait jamais cessé d’adorer la musique, et le cadeau d’un piano à Anna-Maria constituait une forme de don symbolique autant qu’un passage de flambeau. Il avait souhaité, dès le plus jeune âge de la petite, qu’elle eut tous loisir de goûter aux joies de la pratique d’un instrument, plaisir qui lui avait été, à lui, interdit pendant son enfance, et auquel il avait définitivement renoncé depuis.

Considérant le peu d’implication de son mari dans l’éducation d’Anna-Maria, Condoleza laissa faire, surveillant néanmoins avec la même rigueur dont elle faisait preuve en toute chose, aussi bien, la compétence et le sérieux des professeurs, que les origines et le contenu des partitions, et l’assiduité au travail de la petite.

L’enseignement qu’elle reçu fut des plus classique. Elle étudia tout d’abord le romantisme, et lorsqu’elle sût par cœur toutes les Mazurkas, les préludes et les polonaises de Frédéric Chopin, qu’elle fut fort habile aux rapsodies de Frantz Liszt, elle commença à découvrir Johann Sébastian Bach, et à rebours de l’histoire, cette frontière ténue entre le romantisme et le baroque. Elle fut d’emblée bouleversée par les mélodies, plus profondes et tourmentées que celles qu’elle connaissait déjà. Sa main droite et sa main gauche, bien qu’indissociables, n’effectuaient point la même chorégraphie. Elle fut bientôt tout aussi happée par les rythmiques aphones et frémissantes de la main qui donne la mesure, de celle qui conduit l’attelage. C’est certainement cette duplicité dans le mouvement, le superbe alliage de deux sentiments, ce couple parfait des deux mains, non congruentes et incongru, qui scella définitivement sa passion redoutable pour le piano.

A seize ans, elle était devenue une virtuose enthousiaste, et si elle ne jouait que rarement en public, à vrai dire au cours des réceptions officielles que son père donnait à l’hacienda, ou à l’écoute de lui seul, ses professeurs successifs lui reconnaissaient tous un talent indéniable.

Il n’était pas, en ce temps là, raisonnable pour une dame, de sa condition, d’envisager prétendre au titre de musicienne, encore moins que d’espérer aborder la musique autrement que comme un plaisir d’agrément.

Condoleza Parèdes s’attacha, avec sa méthode et son obstination toutes personnelles, à étouffer une par une toutes les lueurs de rêve de la petite concernant le piano. Elle savait sa fille très belle, cultivée et intelligente, et elle ne pouvait que trouver un mari, qui serait son égal, ou du moins qui aurait plus que les moyens de la rendre heureuse. Anna-Maria atteignait l’âge adulte, mais sa mère ne la pensait pas encore prête pour le mariage, au moins aussi attachée à l’obsession de ses propres efforts, qu’à leur finalité. L’ambassadeur ne s’occupait guère du devenir de sa fille. Il arguait simplement qu’elle saurait sûrement trouver le chemin qui ferait son bonheur aussi naturellement que celui qui l’avait faite entrer aussi belle et aussi brillante dans l’âge adulte.

L’histoire des Parèdes prend ici un tour étonnant. Condoleza Parèdes s’était toujours méfiée, en bonne chrétienne et en épouse de longue date, des pièges de l’amour. Elle avait pour cela toujours tenu à bonne distance de sa fille tout homme n’ayant pas amplement dépassé la soixantaine d’années, fut-ce le précepteur, le professeur de musique, ou même les jardiniers. La prudence l’avait enclin à n’employer que des femmes au service de la famille, intendantes et cuisinières, soubrettes et femmes de chambre. Les lectures de la petite furent contrôlées une à une, Condoleza éradiquant les mièvres histoires d’amour, les ouvrages de peu de morale, et même les roman d’aventure ou les récits de bataille, qui font trop glorieux les chevaliers, trop charmant les princes, et rendent trop fragiles les cœurs des demoiselles. Cette véritable guerre des profondeurs, cette vendetta personnelle contre une certaine image masculine, visaient tout autant à protéger le cœur de la petite qu’à maintenir aiguisée sa concentration, bref à lui éviter toute velléité de distraction.

Ce ne fut point ce ver là qui vînt pourrir le fruit, comme ce ne fut pas Anna-Maria qui fut le fruit non plus.

Joaquim Alejandro Parèdes, après avoir fêté ses cinquante ans, et presque aussitôt ses trente cinq ans de mariage, pris en quelque sorte conscience que si sa vie professionnelle avait été une réussite, une ascension continue vers la destinée qu’avait tracée pour lui son père, il ne pouvait en dire autant de sa vie privée. Sa famille, bien que soudée par et autour de la petite Anna-Maria, n’étais jamais composée que de deux étrangers qui se connaissaient très bien, qui ne se parlaient plus, maintenant, pour ne s’être jamais vraiment parlé, et qui peut-être ne s’étaient jamais vraiment aimé. Sa femme et lui entretenaient des rapports fort cordiaux, emprunts de politesse et d’un évident respect mutuel. Lui, apportait le soutien financier de sa situation sociale, tandis que Condoleza s’occupait de la maison et de l’éducation de la petite. L’affaire était entendue ainsi, tacitement, et ni l’un ni l’autre ne l’aurait évoquée à haute voix.

Toujours est il que Joaquim Alejandro Parèdes se mit à faire, passé sa cinquantième année, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant: observer les femmes.

Bien sûr, comme il sied à un homme de sa stature et de sa condition, pas d’un œil ostensible. Mais il se mit à jeter des coups d’œil discrets, saisissant des gestes, des attitudes, des regards féminins. Il se mit également à observer sa femme, à prêter attention à tous ces petits détails de la vie commune que l’on finit par ne plus voir derrière l’effet du temps. Il ne tira point de conclusions, ne porta aucun jugement. Il fit ce simple constat que certains visages de femmes, certaines tenues, certaines attitudes, des mouvements de tête ou des coiffures, lui plaisaient plus que d’autre, lui semblaient plus élégants.

Et c’est par ce biais inattendu, imprévisible, que ce qui devait arriver, arriva.

Elle s’appelait Maria Rosa, était femme de chambre chez les Parèdes et résidait à l’année dans le pavillon des domestiques. C’était une jeune femme d’une trentaine d’année, assez menue, la peau très mate, le regard vert émeraude. D’une beauté discrète mais emprunte d’un charme certain, elle eut tôt fait de tourner la tête de Joaquim Alejandro, lequel ne demandait que ça.

Après quelques semaines de regards échangés à la sauvette, de petits sourires esquissés, ils se retrouvèrent dans la chambre de l’ambassadeur. Depuis de nombreuses années, l’ambassadeur et sa femme faisaient chambre à part, ce qui semblait somme toute logique : ils ne s’étaient plus touchés depuis la naissance de la petite.

Joaquim Alejandro et Maria Rosa tombèrent rapidement amoureux l’un de l’autre, lui séduit par la frêle beauté et la fraîcheur de la jeune femme, elle conquise par la douceur masquée de son apparence bourrue et sûrement aussi par le fait qu’au bout du compte il soit le maître de maison. Leur Idylle aurait pu durer bon train, ils ne se voyaient qu’à la nuit tombée, faisaient mine de ne pas se voir lorsqu’ils se croisaient au regard des autres.

Mais c’est Anna-Maria, du haut de ses dix huit ans qui provoqua le drame, bien involontairement, du fait de sa candeur.

Sa chambre et celle de son père étaient mitoyennes, mais les murs de bois étaient épais et très bien isolés. De plus les amants prenaient garde de se montrer toujours parfaitement silencieux, gage du secret et de la pérennité de leur amour naissant. Mais depuis son arrivée dans la maison, Anna-Maria avait eut tout loisir de faire le tour de sa chambre avec l’extrême minutie qui la caractérisait, et elle avait repéré dans le mur commun de leurs chambres un épais nœud de bois qui voulait bien se détacher pour peu qu’on l’y força à l’aide d’un petit canif. La petite aimait beaucoup regarder son père dormir, parfois, lorsqu’elle ne trouvait pas le sommeil à cause de la chaleur, peut-être aussi parce qu’il était le seul homme qu’elle avait la possibilité de voir nu. C’est ainsi qu’elle découvrit les ébats de son père et de la soubrette. Elle en fut au début tout retournée, comme fascinée par le spectacle de l’amour dont elle ignorait tout. Bien des pensées vinrent se mêler dans sa tête et un univers nouveau s’ouvrit devant elle, fait de volupté, de désir, et de sexualité interdite.

Et c’est au détour d’une phrase, apparemment anodine, que Condoleza découvrit l’affaire, du moins en soupçonna-t-elle l’existence. Alors qu’elle sermonnait Anna-Maria pour une maladresse de peu d’importance, la petite fondit en larme, aussi choquée par la rudesse de sa mère que par les sentiments contradictoires du secret qu’elle gardait, certainement bien trop lourd pour elle. Elle jeta simplement au visage de mère, dans une crise disproportionnée de larmes, « qu’elle ne l’aimait pas, et que papa non plus ne l’aimait pas ». Condoleza, trop intelligente pour ignorer la phrase, et trop à l’affût du moindre signe qui lui envoyait sa fille, se douta immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond dans la maison. Elle mena son enquête auprès des domestiques, distribuant des menaces autant que de l’argent, mais aucune information ne lui fut donnée. Les amants avait scellé dans le silence leur inavouable secret. Alors elle fit le gué, cachée dans une chambre voisine, la nuit venue, et vit la jeune Maria Rosa se glisser dans la chambre de son mari. En effet si Anna-Maria était au courant de quelque chose, ce ne pouvait être que la proximité de sa chambre avec celle de son père qui le permettait.

Sa réaction fut simple, elle ne toucha mot à son mari, mais licencia sur le champ, dès le lendemain matin, la jeune Maria Rosa, laquelle ne prononça pas un mot mais fondit en larmes sur le champ, et s’en alla dans la matinée avec sa seule valise d’affaires et une trop grasse prime de départ, en contrepartie de quoi elle s’engageait à quitter définitivement Caracas, et à retourner dans sa famille. Condoleza se chargea elle-même de reconduire la jeune femme à la gare afin de s’assurer qu’elle quitte bien la capitale.

Lorsque l’ambassadeur se leva, descendit prendre son petit déjeuner, la petite Anna-Maria était déjà à sa leçon avec le père Emilio. Joaquim Alejandro, surprit de ne pas trouver sa femme, comme à l’accoutumée, s’enquérit de sa présence, à quoi le père Emilio répliqua simplement qu’elle était partie reconduire une soubrette, licenciée pour faute grave, ce matin à la gare.

Joaquim Alejandro vit le monde s’effondrer devant lui. Bien que redoutable politique, d’un sang froid remarquable, il avait un cœur d’enfant, et surtout était très amoureux de la jeune femme. Leur liaison était toute fraîche, encore attisée par les feux de la passion, et surtout c’était la première fois qu’il était amoureux transi.

Il ne le supporta pas. Il remonta dans sa chambre, s’enferma à double tour.

Par un malheureux hasard, la leçon de théologie d’Anna-Maria prit fin quelques minutes plus tard. Le père Emilio s’en fuit vaquer à ses bénédictions, et la petite se retrouva seule dans la maison, tandis que son père était enfermé dans sa chambre. Sans trop savoir pourquoi, elle devina qu’elle était responsable de la peine de son père. Elle eut la réaction spontanée d’aller s’en excuser auprès de lui, tout autant que de le consoler. Mais lorsqu’elle arriva devant la porte de la chambre, celle-ci était close, fermée à double tour, et personne ne répondait. Elle couru chercher la clef dans la cuisine, dans le tiroir ou se trouvaient tous les doubles de toutes les portes de la maison.

C’est ainsi, qu’à l’âge de dix huit ans à peine, encore candide et enjouée de tout, elle découvrit son père, pendu à une poutre du plafond, nu comme un ver, le visage violacé par la douleur de l’étranglement. Le choc fut évidemment insoutenable pour l’adolescente, mais sa réaction fut encore plus inattendue. Nul ne sait trop ce qui se joua dans sa tête. Elle referma doucement la porte, descendit les escaliers en versant des torrents de larmes. Elle gagna le salon, ou elle s’assit au piano. Elle joua un long moment, frissonnante de pleurs, tout ce qui lui vînt, les morceaux que son père préférait, un requiem, des cantates, un concerto sans l’orchestre.

Lorsqu’elle fut à bout de force et à bout de nerfs, elle se leva du piano, referma soigneusement le clapet de l’instrument, marcha à pas hypnotiques vers la cuisine ou elle saisit les bâtons de souffre qui servaient à allumer le poêle. Elle revînt au salon, et calmement, mit le feu aux rideaux puis sorti de la maison. Les domestiques qui travaillaient dans le jardin aperçurent de la fumée monter au dessus des arbres, mais il était trop tard, la maison n’était déjà plus qu’un immense brasier au cœur de l’été.

Lorsque Condoleza rentre de la gare, elle trouva sa maison en cendres. Anna-Maria avait disparue, les domestiques affirmèrent l’avoir aperçu hors de la maison, mais trop occupés à tenter d’éteindre le feu, nul ne s’était occupé d’elle.

Condoleza Parèdes n’eut plus jamais de nouvelles de sa fille.

L’histoire nous dit juste qu’elle gagna l’Amérique du Nord et y survécut par ses propres moyens, puis qu’elle parti pour l’Europe quelques années plus tard. Elle épousa à l’âge de vingt sept ans Carlos Sanz, le compositeur espagnol, et devint la première femme concertiste, reconnue et adulée comme la grande pianiste qu’elle avait toujours été.

Et que jusqu’à son dernier souffle, et quelques furent les circonstances, elle ne cessa jamais de jouer du piano.

Bordeaux, Mai 2004.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

10 − six =